TOUJOURS DEUX MONDES

Le rendez-vous est soufflé par SMS. “ 18 heures précises, devant la salle socio-culturelle.” Le jour commence à tomber, la lumière a revêtu ses habits dorés et traverse délicatement les feuilles fraîches du printemps. Le parking est presque désert : deux véhicules seulement se risquent sur le goudron. Je remarque une camionnette réfrigérée, blanche. Accoudée à la portière, Alexandra patiente, munie de ses gants chirurgicaux, prête à livrer. Je cligne des yeux pour m’assurer que je ne rêve pas cette scène digne du plus angoissant des westerns : environnement silencieux, regards froids, gestes précis et maîtrisés. Chacun agit à tour de rôle, dans l’ombre et le silence.

Je m’avance timidement pour demander si je dois bien retirer ici ma commande de canard. J’ai vu juste. Je dépose mon chèque dans une boîte prévue à cet effet, je repars avec un sac en plastique. Les règles de sécurité ont été scrupuleusement respectées, j’hésite pourtant à saisir mon bien. L’ambiance me pousse à la paranoïa.

 

Je réside dans le Comminges, aux pieds des Pyrénées. Depuis plusieurs années déjà, il m’est impossible de me rendre à pieds au cinéma ou au théâtre, mais j’ai la chance de profiter de certains circuits parallèles. Je me limite personnellement à l’alimentation. Certains de mes proches doutaient hier encore un peu de mes choix, je les comprendrais aujourd’hui s’ils qualifiaient ces privilèges d’honneur obscène.

 

La quiétude – ou l’isolement -, le jardin, la forêt à quelques centaines de mètres, la sensation d’espace et d’immensité, de se fondre dans un écrin vert. S’y ajoute même depuis quelques jours le bonheur d’écouter les vocalises des passereaux, hier encore masquées par la valse des véhicules empruntant la route nationale. Je me place dans la catégorie des “vernis”, mais depuis quelques jours, mon humanité transpire encore davantage la culpabilité. 

Je songe aux citadins et particulièrement à la somme des obligés, contraints de ramer chaque jour plus haut, plus fort, pour une société désormais incapable de masquer son agonie.

 

60 heures de travail hebdomadaire. Vraiment ? Je lis que bientôt, ce ne sera plus comme avant. Vraiment ? Les frontières ne s’estompent pas, elles translatent. Le beau monde toise toujours les besogneux. Je repense à Sorry We Missed You de Ken Loach où le réalisateur pénétrait avec force et pudeur le coeur ‘l’ubérisation’ du marché du travail. Je parlais des employés de la grande distribution avec mon facteur hier – mon unique interlocuteur depuis quelques jours -, il me confiait : “vous savez, chez nous, c’est pareil”.

 

Ce soir, j’ai vomi une newsletter me suggérant de renouveler ma garde robe en vue du printemps. #restezchezvous brandissait la campagne publicitaire. Je serai livrée à temps, sans aucun doute. Une vague de froid est annoncée pour la fin de la semaine. Il parait aussi qu’il faut relancer l’économie.  J’ai malgré tout commandé en ligne une bande-dessinée pour une amie qui vient de passer une dizaine. Difficile de se défaire d’un coup de tous ses paradoxes.

 

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