LA GUEULE DE BOIS

Depuis six jours, je me lève avec la gueule de bois. Mes yeux s’ouvrent à peine que je plonge déjà au coeur du marasme qui nous assaille. Un rayon de soleil traverse les rideaux, la lumière est cotonneuse. Très vite, cette illusion de bien-être mute et finit par m’étouffer.

 

Le mutisme

Mes pensées pointent instinctivement vers mes proches. Ceux qui vivent près de Mulhouse, en Alsace, et qui lundi encore s’armaient de caddies, sans protection aucune, arguant qu’il ne fallait pas “s’arrêter de vivre. Et puis qu’on allait bien mourir de quelque chose.” Un pied de nez, une provocation, la contrainte semblait impossible. Je me persuadais – pour ne pas vociférer – que cet aveuglement incarnait une forme d’instinct de survie, sans doute pour éviter de réaliser l’effondrement imminent de notre modèle. Surtout faire “comme avant”… comme si modifier ses habitudes revenait à une forme de capitulation. Contre quoi ? Une organisation sociale qui s’effrite ? Difficile à concevoir lorsque l’on a 80 ans et que l’on a tant adoubé ce système.

 

J’ai la chance d’être toujours entourée de mes grands-parents. La perspective de les perdre, peut-être tous, sans avoir la possibilité de leur dire au revoir, me tétanise. Je les imagine partir seuls, sans leur famille qui réside à près de mille kilomètres. Lorsque j’avais trois ans, nous avons migré vers le Sud, je réside désormais aux pieds des Pyrénées. Je chasse ces sombres pensées : pour l’instant, aucun symptôme bien qu’ils habitent tous dans cette sinistre région Grand-Est pratiquant désormais la médecine de guerre. Si malheur arrivait, je le sais, ils ne seront pas prioritaires. Trop âgés.

 

La fin des petites douceurs

A Belfort, ma grand-mère de 85 ans comptait cette semaine encore se rendre chez son coiffeur : “mais pour moi, c’est une première nécessité”, me soufflait-elle avant que la situation ne se règle d’elle-même. Depuis le confinement, le salon est fermé. 

Ma grand-mère fait partie des petites gens. Elle n’est pas propriétaire, réside seule dans un modeste appartement et profite depuis près de trois décennies d’une petite retraite. Si elle a un peu voyagé, ce rendez-vous hebdomadaire est le seul “luxe” auquel elle n’a jamais dérogé. “Mamie ne s’est jamais lavée les cheveux elle-même”, me rappelait ma mère il y a quelques jours. Le salon de coiffure, un lieu sans doute accessoire pour nombre d’entre nous, mais devenu indispensable pour ma grand-mère au fil du temps, incarnant un repère fidèle et infaillible, venant penser les plaies laissées par les disparitions toujours plus nombreuses. “Je suis allée à deux enterrements, rien que la semaine dernière”, me confiait-elle au mois de janvier. 

La petite douceur que s’offrait ma mamie a été violemment balayée en quelques jours. Évaporée. Elle reste trop secrète pour se confier et s’emploie à me rassurer à grand renfort de déclarations optimistes . Je prie qu’elles soient bien réelles.

 

Ce matin, je pense à mes grands-parents comme jamais. J’observe tristement la société qu’ils nous lèguent, sans pour autant les stigmatiser ou les pointer du doigt, sans pour autant ressentir une quelconque rancoeur. Le temps des reproches est derrière nous. Me voilà juste accablée.

Il fallait une crise, elle est là, mais je ne m’attendais pas à tant de complexité, tant de tiraillement. Il est difficile pour moi de l’écrire, mais nous protégeons aujourd’hui les bourreaux de nos enfants, cette ancienne génération qui nous a plongé dans le “sur”-confort, la “sur”-consommation. Qu’importe, aujourd’hui, je voudrais apporter à mes aînés encore un peu de joie et de quiétude, convaincue que le combat n’est plus là, et que l’avenir repose désormais sur les épaules des plus jeunes.

 

J’arrête d’écrire ce texte pour prendre des nouvelles de mes grands-parents. Depuis six jours, je multiplie les appels, tant que malgré moi, je vais finir par les inquiéter… Loin de moi cette idée.